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Publié le 8 février 2012 sur le Blog Documentaire.

#1

6 février 2012.

C’est la dernière semaine de préparatifs avant notre départ pour Mumbai, dimanche matin à l’aube. Nous, c’est Micha Patault, photoreporter, réalisateur d’Atomic City, et moi,Sarah Irion, journaliste radio. Nous nous apprêtons à tourner Are Vah ! pendant quatre semaines. Le documentaire est né dans l’esprit de Micha, il y a environ un an. Are Vah !sera un webdocumentaire, mais aussi un reportage photo, et un documentaire radiophonique.

Micha : « J’étais en train de boucler le projet documentaire Atomic City et je cherchais en parallèle une histoire autour du nucléaire, inscrite dans le présent et plus proche de la France. Le projet d’Areva de construire la centrale de Jaitapur était très peu connu des Français, pourtant il a toujours été très controversé. Je me suis rendu compte que c’était le sujet idéal : il s’agit d’un projet avant tout français qui se joue en Inde, un pays que je connais bien pour y avoir passé plusieurs années; nous sommes face à des décisions politiques et des questions énergétiques actuelles.

Le projet Are Vah ! réunissait les éléments de base qui m’ont permis de me pencher sérieusement sur la question. Je suis donc parti sur le terrain en mars 2011, juste avant la crise nippone. J’ai été informé par les télés indiennes de ce qu’il se passait à Fukushima. Là-bas, mon fixeur militant anti-Jaitapur m’appelle : « Tu as vu ce qu’il se passe au Japon ? C’est notre chance pour faire parler de Jaitapur !… ». Mon fixeur avait raison, toute l’Inde a parlé du rapprochement entre Fukushima et Jaitapur pendant des mois. Mais en France, on n’en a jamais entendu parler. À aucun moment ce projet à risque n’a fait l’objet d’un débat en France ! Rappelons que ce projet est avant tout français et sollicitera la participation du contribuable français.

L’objectif d’Are Vah ! n’est pas forcément de donner à voir, mais plutôt de donner à comprendre : je constate qu’il nous faut souvent vivre un drame pour révéler un dysfonctionnement. Les conséquences de Fukushima appellent au regret. Are Vah ! propose de soulever les questions opportunes en amont d’une démarche industrielle, et non en aval.

À première vue, le projet de Jaitapur a l’air invraisemblable. Construire une des plus grandes centrales nucléaires au monde sur une zone sismique, en bord de mer, et dans l’ère post-Fukushima… Imaginer six réacteurs EPR reliés les uns aux autres, dont la technologie n’a jamais été prouvée… L’Inde n’a sûrement pas l’expérience des Japonais… et les locaux s’inquiètent de leur avenir, etc. J’ai accumulé dans mes notes trop de questions autour du sujet, et il nous faut maintenant y répondre sans verser dans le militantisme. Ce sujet est très délicat et nous avons besoin aujourd’hui de soulever ces questions et ces constats de manière plus objective. »

© Micha Patault (2012)

En décembre dernier, Micha m’a proposé de prendre le son de son webdocumentaire. En plus de ça, il y aura aussi un reportage radio. Nous imaginons une expérience « transmédia », avec des allers-retours entre vidéo et radio, ainsi qu’entre la France et l’Inde. En effet, le documentaire radio se situera principalement en France, afin qu’on puisse entendre les acteurs et auteurs de ce projet à Jaitapur.

Le lundi 16 janvier, nous avons lancé sur KisskissBankbank une collecte, afin de réunir les fonds nécessaires à notre voyage, pour mener à bien l’enquête en Inde. Le système du crowdfunding marche bien, mais nous avons encore besoin de soutiens ! Si nous n’atteignons pas la barre des 6.600 euros, nous n’aurons rien. Faire une collecte est assez stressant. Mais également très fort sur le plan humain. Il ne faut pas décevoir tous ces donateurs !

L’objectif serait de dépasser les 6.600 euros, afin d’être plus libres dans nos déplacements sur place. Nous pouvons avoir des dépenses imprévues, et nous aurons sûrement besoin de louer une moto. Nous partons quatre semaines car il faut prévoir les déplacements en fonction des personnes que nous souhaitons rencontrer. Nous imaginons devoir aller à Chennai, New Delhi, Mumbai, Bhopal, voire jusqu’à la pointe sud de l’Inde.

© Micha Patault (2012)

En plus du crowdfunding, nous recherchons d’autres sources financières. Micha a eu plusieurs rendez-vous au cours des dernières semaines. Boîtes de production, diffuseurs… Nous voudrions partir l’esprit tranquille, avec des gens derrière nous pour nous soutenir.

Dernière semaine en France, donc. Il nous reste à vérifier le matériel. Nous ne pouvons pas emmener trop de choses sur place, car nous devrons être assez discret. Un Canon 5D et un Zoom H4N seront nos outils. Derniers rendez-vous, dernière phase d’écriture des synopsis aussi. Synopsis qui sont bien entendu aléatoires, en fonction des interviews sur place, des gens qui nous répondront et de ceux qui ne voudront pas témoigner. Le sujet est sensible, mais nous allons faire ce que l’on peut.

Comme dirait l’autre, il n’y a plus qu’à ! En espérant que la collecte ne ralentisse pas… et surtout, qu’elle dépasse notre objectif !

Sarah Irion

Publié le 8 mars 2012 par le Blog Documentaire.

#2

4 mars 2012

Il y a un peu moins d’un mois, le 12 février, notre avion se posait sur le tarmac de l’aéroport de Mumbai, Maharashtra, Inde. Mumbai est le nouveau nom de Bombay. Changement radical de température : Paris grelottait sous la barre du zéro quand nous sommes partis, il fait 35 degrés a Bombay. Nous sommes partis soulagés: la collecte lancée sur Kisskissbankbank a réussi.

Et aujourd’hui, nous en sommes a déjà4.250 kilomètres parcourus en Inde !Les interviews avancent, et nous nous déplaçons beaucoup… Encore 4.000 kilomètres a parcourir !

Nous avons passé la première semaine dans l’État de Goa. De là-bas, nous avions un meilleur accès à Internet, et nous étions plus tranquilles pourretravailler sur notre synopsis, et les formes possibles du webdocumentaire. Les contacts ont été assez longs a mettre en place, les gens répondaient lentement à nos mails. Certains, plus proches de Jaitapur, sont difficiles à joindre par téléphone, car sur écoute.Nous devons donc être prudents.

Puis, les contacts se sont débloqués peu a peu. Nous sommes rentrés a Mumbai. Là, énorme chance : on nous informe d’une conférence sur les énergies renouvelables qui se déroulera a New Delhi. L’occasion rêvée pour rencontrer des tas de gens spécialisés sur le nucléaire, et sur le cas Jaitapur.

© Micha Patault (2012)

Bombay-New Delhi : 24 heures de train. On traverse le désert du Rajasthan, qu’on admire penchés à la porte du train. Les trajets sont a prendre en compte dans notre planning : les distances sont longues, et les voyages aussi… De plus, il n’y a pas toujours de places, et nous avons du mal à prévoir un calendrier au long terme.

Nous restons trois jours a Delhi, puis filons a Bhopal, capitale du Madhya Pradesh. Ville tristement célèbre depuis 1984, lorsque l’usine de pesticides Union Carbide a explosé, libérant 40 tonnes d’un gaz mortel. Nous allons retrouver le protagoniste du documentaire. Mais le lendemain de notre discussion avec lui, 6 heures du matin, texto : il renonce, trouvant le fait de nous accompagner trop risqué.

Déception… Cependant, il ne faut pas se laisser abattre, nous reprenons aussi nos schémas, afin de raconter l’histoire autrement. Une autre difficulté, dont nous savons l’existence depuis longtemps, nous accompagne :comment photographier un site où il n’y a rien de construit pour le moment ?C’est un défi a relever.

© Micha Patault (2012)

Cependant, le fait d’être deux, et le nombre de kissbankers qui soutiennentAre Vah ! nous aident a garder le moral.Le titre du documentaire est très apprecié par les Indiens, ça les fait beaucoup rire.

Nous revoici à Bombay, pour trois jours. Il nous reste environ 4.000 kilomètres a parcourir, en direction de Hyderabad (Andhra Pradesh), Visakhapatnam, Surat (Gujarat), et Jaitapur. Nous préférons y aller la dernière semaine, car c’est le terrain le plus risqué. Nous envisageons aussi de rester une semaine de plus en Inde, car nous ne pensions pas autant bouger dans le pays.

Aussi, si le « journal de bord » ne rentre pas vraiment dans tous les détails, c’est pour préserver des informations confidentielles pour le moment. Vous en saurez plus a notre retour !

Sarah Irion

Publié le 20 avril 2012 par le Blog Documentaire.

#3

10 avril 2012 : Ça y est ! 10 350 : c’est le nombre de kilomètres que nous avons parcouru pendant nos deux mois en Inde. L’avion s’est posé à Roissy, et nous sommes rentrés sans encombre, simplement fatigués, le goût de la coriandre en bouche, des images de train défilant dans la tête, et nos disques durs précieusement rangés dans nos sacs. Revenons sur ce dernier mois…

8 mars 2012 : Après une interview à Bombay d’un spécialiste de la stratégie d’Areva à l’étranger, nous sautons dans le train en direction de Visakhapatnam, ville située dans l’Andhra Pradesh, bordée par le Golfe du Bengale. Après deux jours, une interview et des photos, nous faisons le voyage en sens inverse, pour rencontrer un autre personnage à Hyderabad.

11 mars 2012 : Nous espérons voir les photos de Fukushima en Une des journaux indiens, mais rien. Aucune manifestation n’a lieu dans les rues des grandes villes, en ce jour anniversaire !Mais on nous informe qu’un rassemblement aura lieu à Chennai, plus au sud, le 15 mars. Ce sera donc notre prochaine destination sur la carte.

14 mars 2012 : Arrivée à Chennai. Nous contactons un ami, celui qui nous a tenu au courant de la manifestation. Ce sera encore une déception : finalement, les organisateurs ont décidé de rester à Kudankoolam, d’où ils devaient partir. Kudankoolam est le site de la centrale nucléaire russe, vers lequel convergent tous les regards, en raison de contestations violentes de la part des habitants locaux. Nous décidons de ne pas nous rendre sur place, car ce serait prendre le risque inutile de nous faire repérer avant d’aller à Jaitapur.

15 mars 2012 : Nous avons décidé  de nous rendre à Mahabalipuram, un lieu touristique à 60 kilomètres au sud de Chennai, en attendant la réponse d’un géologue basé à Bangalore. Nous devons finir d’écrire des dossiers de subvention, activité qui nous prend pas mal d’heures pendant les nuits. Finalement, nous restons une semaine là-basSemaine qui sera productive :nous rencontrons, par hasard, deux amis en train de fabriquer une éolienne. Ils en ont marre des coupures de courant, et ont décidé de prendre les choses en main. Vous pourrez les entendre et les voir dans le documentaire.

21 mars 2012 : Nous prenons un train pour Bangalore, pour rencontrer le géologue qui habite là bas. Bangalore, « Silicon Valley » de l’Inde ! Beaucoup de jeunes partent faire leurs études là-bas. Finalement, le géologue n’est pas disponible, donc nous rentrons à Bombay, le 25. Nous réussissons à contacter un autre géologue qui a fait une étude sur le site de Jaitapur, nous l’interviewerons plus tard.

30 mars 2012 : Après un aller-retour au fin fond de la campagne du Gujarat où habite un spécialiste indépendant du nucléaire, au nord du Maharashtra,nous descendons vers Goa, dans l’espoir de louer une moto là-bas, et de se rendre en tant que touristes à Jaitapur. Nous n’avons jamais réussi à obtenir une moto, les véhicules devant avoir une autorisation pour passer d’un Etat à un autre. Heureusement, les bus peuvent traverser sans encombre les frontières !

1er avril 2012 : Nous ne le savons pas encore, mais cette semaine sera riche en rencontres, mais aussi en matériel vidéo et sonore à enregistrer.

Nous partons à Oros, dans le Maharashtra, interviewer l’autre géologue. Là-bas, nous rencontrons un jeune homme de 22 ans, engagé dans la lutte contre la future centrale nucléaire de Jaitapur. Jusqu’à la fin de notre voyage, il nous aidera à distance en se renseignant sur les horaires de bus, et en trouvant quelqu’un pour nous emmener à Jaitapur depuis Ratnagiri, la ville la plus proche. Sur notre chemin vers cette ville, il nous conseille de nous arrêter à Devgad, un village où se trouvent plusieurs éoliennes. Spécificité : elles sont à l’abandon depuis plusieurs années.

Arrivés quelques jours plus tard sur les lieux, nous ne pouvons que constater un spectacle de désolation : certaines éoliennes ont la tête penchées, ou des pales arrachées. Le gouvernement semble délaisser cette source d’énergie. Pourtant, les coupures de courant sont régulières dans ce village.C’est l’occasion rêvée pour montrer le rôle des autorités dans la promotion du nucléaire !

5 avril 2012 : Enfin, nous allons à Nate, le village de pêcheurs d’où est partie la contestation, situé en face de Jaitapur. Après l’expulsion du pays d’un Allemand accusé de financer le mouvement anti-nucléaire de Kudankoolam, nous avions décidé d’aller sur le site à la fin du voyage, et d’y faire un séjour express. En cas d’expulsion, il fallait mettre notre matériel et tout ce que nous avions déjà recueilli à l’abri. L’Allemand n’a jamais récupéré son ordinateur…

Donc, nous avons d’abord déposé notre matériel et nos sacs dans un lieu sûr, du moins nous l’espérions… Tongs et iPhone : si jamais les policiers nous interrogent, nous répondrons que nous sommes de simples touristes, qui visitent la Konkan Cost. Finalement, la prudence paie : aucun uniforme en vue dans le village. Les policiers sont à l’entrée, et contrôlent le plateau choisi pour implanter les futurs EPR. Dans l’enceinte de Nate, les habitants font la loi.

Majid, un des pêcheurs, sera notre ange gardien pendant notre séjour : «  On sait que vous prenez des risques pour venir jusqu’ici, et ça nous touche que vous vouliez raconter notre histoire ». Les pêcheurs se sont donc rendus très disponibles, et nous avons réussi à récolter tout ce que nous voulions sur place, en 24 heures.

9 avril 2012 : Revenus sans encombre à Bombay, nous prenons l’avion du retour. Une fois à Paris, il nous reste le montage du documentaire à faire, version web, télé, et radio ! Nous devons également continuer à démarcher les boîtes de productions et les diffuseurs susceptibles d’être intéressés par Are Vah !.

Prochaines nouvelles après – ou pendant – le montage !

Sarah Irion